Titre : 寒夜三部曲 (Trilogie de la nuit d’hiver) (1980-1981)

AUTEUR : 李喬 (LEE QIAO) (1934~)

Lee Qiao, grand romancier taïwanais et chantre de la culture hakka, nous livre tout au long de cette trilogie un tableau déchirant de l’histoire taïwanaise allant des dernières années de l’administration chinoise sous la dynastie Ching à la reddition de l’occupant japonais : misère, famine, catastrophes naturelles, maladies, folie, exploitation, injustices, mauvais traitements et tortures policières, tel est le triste sort des paysans défricheurs de maigres lopins de terre du centre de l’île.  Les deux trilogies consacrées à cette même période d’un autre grand écrivain taïwanais, Chung Chao-cheng (鍾肇政), sans pour autant rehausser la triste réalité historique ne nous avaient pas habitués à tant d’affliction et de désespérance (note 1).

Le premier tome intitulé Nuit d’hiver (note 2) couvre les dernières années de colonisation chinoise et l’arrivée des Japonais. C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir l’exploitation du monde paysan par quelques propriétaires terriens de connivence avec les fonctionnaires chinois. Un système de double loyer des terres s’était perpétué depuis la colonisation hollandaise, loyers payés d’avance, quelque soit l’abondance ou l’indigence de la récolte, par l’exploitant de la terre (現耕作人) au fermier (佃戶) ainsi qu’au  propriétaire terrien (地主) au dessus de ce dernier. Le propriétaire terrien était souvent l’héritier des grands administrateurs au service des Hollandais puis de l’éphémère dynastie instaurée par Koxinga  et avait souvent perdu tout contact avec la terre.

Il restait alors bien peu à la famille de Peng Ah-chiang (彭阿強), première famille installée dans ces montagnes reculées, pour se nourrir et l’ordinaire des deux repas quotidiens consistait le plus souvent en patates douces séchées. L’exploitation de nouvelles terres, de celles dont ne s’étaient pas encore accaparés les propriétaires terriens, nécessitait une autorisation préalable d’une administration chinoise tatillonne et véreuse. Ainsi les hameaux en faisant la demande devaient garantir le recrutement de leur propre guerrier – jeune homme valeureux et, était-il précisé, marié – chargé d’assurer la défense du hameau contre d’éventuelles incursions des aborigènes. Ces guerriers étaient souvent recrutés parmi les anciens gardiens des lignes de démarcation (隘勇線) qui dans les passes montagneuses prévenaient les populations taïwanaises allogènes d’éventuelles attaques des peuples des montagnes.

Nous retrouvons dans le second tome, le Hameau de la disette (荒村), la famille de Peng Ah-chiang et plus particulièrement un gendre, Liu Ah-han (劉阿漢), le guerrier pressenti par le hameau (qui n’obtiendra pourtant jamais la propriété des lopins tant convoités). Ah-han marié à la jeune servante fille adoptive d’Ah-chiang s’avère être un piètre cultivateur. Il n’en est pas moins un fervent sympathisant des premiers mouvements de défense des paysans contre l’oppression coloniale japonaise. C’est là le thème principal de ce second tome. Malheureusement l’excellent historien qu’est Lee Chiao prend le pas sur le brillant romancier. Le lecteur est vite submergé par la profusion de détails historiques – dates, noms propres, intitulés d’organisations diverses, articles de lois et de décrets, etc – rendant la lecture du Hameau de la disette fort ardue.

A noter toutefois le remarquable travail de recherche de l’auteur quant à la pratique des tortures physiques infligées par les acolytes taïwanais de la police japonaise à leurs compatriotes jugés trop impliqués dans la résistance à la colonisation. Lee Chiao retrouvera même certains d’entre eux après la reddition japonaise. Ils n’auront pas été inquiétés mais préfèreront naturellement se murer dans le silence.

Le troisième tome, Lueur solitaire (孤燈), n’est pas d’une lecture plus facile. Egalement écrit dans une langue hakka mêlée d’expressions japonaises transcrites en caractères chinois, ce volume nous mène aux Philippines à la poursuite des conscrits taïwanais de l’armée japonaise durant la guerre du Pacifique. On en retiendra un tableau noir, très noir, du triste sort de ces jeunes recrues, d’abord sacrifiées comme chair à canon puis vite abandonnées à elles-mêmes dans une longue débacle sous le feu des guérillas locales ou des bombardements américains, débacle dont très peu sortiront indemnes.

Le seul et unique évènement heureux de cette longue narration d’un demi-siècle d’infortune sera l’annonce de la défaite japonaise. La petite servante mariée à Liu Ha-han devenue grand-mère pourra enfin après avoir enterré nombre d’enfants et de petits-enfants s’éteindre en paix.

Note 1 : voir CHUNG Chao-cheng (鍾肇政) 1) Trilogie  Eaux troubles (濁流三部曲) 2) Trilogie Les Taïwanais (臺灣人三部曲).  A souligner : le tome 2 d’Eaux troubles aborde un autre aspect de la guerre du Pacifique à Taïwan. Il s’agit de la participation des jeunes apprentis-soldats taïwanais à la protection anti-aérienne de l’île.

Ceux qui s’intérèsseraient à la participation à la guerre du Pacifique des Taïwanais enrolés de force dans l’armée japonaise pourront également se plonger dans la lecture de la Bicyclette volée (單車失竊記) de Ming-yi WU (吳明益) qui consacre un long chapitre à l’envoi de combattants taïwanais sur un autre champ de bataille, Singapour.

Note 2 : La trilogie de Lee Chiao a été traduite en anglais sous le titre de Wintery Night (tome 1 : Wintery night ; tome 2 : The Deserted Village ; tome 3 : Lone Light).

 

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