Titre : 閹雞 (le Chapon) sous-titre : – 台灣文學全書 (Encyclopédie de la littérature taïwanaise) (1979)

Auteurs : 張文環 (Wenhuan ZHANG) et autres ; nouvelles sélectionnées par 葉石濤 (YEH Shih-tao) (1925-2008) et 鍾肇政 (CHUNG Chao-cheng)

Sous le titre d’une nouvelle de Wenhuan Zhang se cache un recueil de treize nouvelles, oeuvres de six auteurs taïwanais de l’époque japonaise. Le sous-titre indique, et cela est confirmé par la première préface, que cet ouvrage devait s’inscrire dans un travail plus ambitieux traitant de la littérature taïwanaise de toute époque et sous toutes ses formes – romans, nouvelles, essais, poèmes et théâtre.

Ce court panorama de la littérature à l’époque coloniale japonaise est précédé d’une deuxième préface dans laquelle Yeh Shih-tao (葉石濤), écrivain et spécialiste de l’histoire de la littérature taïwanaise nous livre sa définition de la littérature d’avant l’occupation par les troupes du Kuomintang. Les oeuvres sont précédées d’une biographie détaillée de chacun des auteurs.

張文環 (Wenhuan ZHANG) (1909-1978)

Zhang, originaire de Chiayi, fut l’un des fondateurs de l’Association pour la recherche artistique à Taïwan (台灣藝術研究會) en 1932, association à l’origine de la revue de langue japonaise Formosa (福爾摩沙). Diplômé de l’université Dunghai en 1933, il publiera son premier roman en 1935. En 1942, il sera l’un des fondateurs de la revue lettres taïwanaises (台灣文學). Les cinq nouvelles qui suivent, comme la plupart des nouvelles de Wenhuan Zhang, ont été écrites en japonais. Bon nombre de ses nouvelles ont pour thème la place de la femme dans la société taïwanaise.

辣薤罐 (les Ognons pimentés en conserve) (1940)

la Mère Ah Fen (阿粉婆) vend sur le marché bananes, fruits confits et ognons pimentés qu’elle ramasse et prépare elle-même. D’une famille aisée, elle pourrait se passer de cette activité mais, comme elle aime à le déclarer, « elle gagne son argent de poche ». Femme forte elle ne s’en laisse pas conter par les hommes. Qu’ils ne s’aventurent pas à tenir des propos grivois devant elle, elle a en effet du répondant et a cloué le bec à plus d’un ! Son voisin d’étalage, Ah Jiu (阿九), marchand de légumes,  l’apprendra à ses dépens. La Mère Ah Fen est en quelque sorte une revanche des femmes taïwanaises sur le patriarcat chinois et le phallocratisme japonais.

藝旦之家 (la maison des Geishas) (1941)

Le quartier Dadaocheng (大稻埕) de Taïpei était connu pour ses geishas (藝旦), et cela bien avant la colonisation japonaise.  La compagnie de ces jeunes femmes versées dans la musique et la poésie à l’instar des geishas japonaises était fort prisée des nombreux  célibataires d’une societe taïwanaise à forte proportion masculine.

Tsai Yun (采雲), jeune fille instruite car elle fréquenta l’école primaire, mais de milieu modeste aurait pu épouser un jeune homme de bonne famille si celui-ci n’avait appris que son propre grand-père avait acheté à la mère de Tsai Yun le privilège de déflorer la jeune fille. Tsai Yun désormais au ban de la société se laissera convaincre de suivre sa mère à Tainan entreprendre un apprentissage de geisha.

Elle y rencontrera Yang, jeune homme timide désireux de l’épouser. Tsai Yun toutefois repartira avec sa famille à Taïpei. Yang lui rendra des visites régulières. Réussira-t-il à surmonter la pression sociale et à demander la main de Tsai Yun ? Parviendra-t-il surtout à vaincre les propres angoisses de Tsai Yun ?

論語與雞 (les Analectes et le poulet) (1941)

Ah Yuan (阿原) suit les enseignements dispensés à l’école chinoise de son village, école qui subsiste en dépit de la colonisation japonaise. Nombreuses d’ailleurs sont les familles des montagnes environnantes qui choisissent d’y envoyer leurs enfants. Le maitre y inculque à ses jeunes disciples les préceptes de la morale confucéenne. Ah Yuan bien que fils et petit-fils de lettré préfère se joindre aux joutes d’arts martiaux de ses camarades plutôt qu’ânonner les préceptes de loyauté et de piété filiale. En fait c’est à l’école japonaise qu’il souhaiterait, comme tous les jeunes de son âge, se rendre pour apprendre la « langue nationale », le japonais.

Une dispute entre deux paysans qui appellera le sacrifice d’un poulet pour que justice soit rendue sous l’autorité du gardien de la morale confucéenne du village finira par jeter définitivement l’opprobre sur ce dernier, le maitre de l’école confucéenne : on ne vole pas impunément une offrande sacrificielle juste pour améliorer l’ordinaire du souper familial ! Décidemment, et c’est là le propos de l’auteur, les valeurs traditionnelles chinoises n’ont pas tenu longtemps face à la colonisation japonaise,

夜猿 (les Singes dans la nuit) (1942)

Shi (石) s’est résigné à retourner vivre dans la montagne avec femme et enfants. La vie de misère qu’ils enduraient dans les plaines l’a convaincu de retrouver les maigres terres ancestrales où il entreprendra de construire une fabrique de papier de bambou (竹紙) et de pousses de bambou séchées (筍乾). L’isolement dans les montagnes est pesant et les cris des disputes des singes dans les forêts à la tombée de la nuit angoissant pour les deux jeunes enfants. L’affection de leurs parents et le lien très fort qui unit père et mère rendra leur solitude plus douce. Quant à la persévérance de Shi, elle semble porter ses fruits. La fabrique verra le jour mais résistera-t-elle au poids des créances et aux aléas de la nature ?

閹雞 (le Chapon) (1942)

Wenhuan Zhang nous décrit à nouveau un destin de femme taïwanaise qui, d’objet soumis à la volonté de son père, de son mari, de sa belle-famille, finira alors que le veuvage devrait lui imposer une vie de plus grande soumission par suivre ses sentiments amoureux et se libérer des contraintes sociales. Cette femme, c’est Yueli (月里) mariée à Ah Yung (阿勇) à la suite de tractations purement commerciales entre son père et son futur beau-père. Les affaires seront toutefois peu florissantes, son beau-père mourra, son mari renoncera à son emploi et tombera malade. Les villageois commencent à se moquer de cette femme active mariée à un homme qui a sombré dans la débilité et l’impotence. A la mort de ce chapon, les médisances sur cette femme seule redoubleront. Yueli parviendra à se défaire de la pression sociale. Elle rencontrera l’amour avec un peintre handicapé mais le destin de ce couple adultère ne pourra qu’être funeste.

楊千鶴 (Chiang Ho YUNG) (1921-2011)

Chiang Ho Yung est la première femme journaliste taïwanaise et une des rares écrivaines taïwanaises de l’époque japonaise. La Saison de floraison est son unique roman.

花開時節 (la Saison de floraison) (1942)

Pour les jeunes filles diplômées de l’enseignement secondaire, une seule option : le mariage. C’est d’ailleurs à cela qu’elles ont été préparées durant leurs années de lycée. Leur avenir se résume en trois mots : mariage, amitiés et bonheur. Toutes se soumettent à l’autorité paternelle et acceptent sagement le beau parti qui leur sera imposé en espérant que celui-ci, médecin de préférence, leur offre tendresse mais aussi aisance matérielle.  Seule de son groupe d’amies, Hui Ying (惠英) se révolte et s’oppose à l’avenir que lui tracent son père et sa tante paternelle. Alors que ses anciennes camarades de classe suivent la voie du mariage, de la grossesse, du premier enfant, Hui Ying souhaite connaitre une expérience professionnelle. Elle réussira à trouver un travail de journaliste, l’exercera six mois et finalement, lassée d’un travail de bureau fastidieux abandonnera cette activité professionnelle et rentrera dans le rang des jeunes filles à marier. Peu importe, en résistant à son père, en démontrant des qualités professionnelles, elle aura su montrer qu’une autre voie est possible.

Il est intéressant de rapprocher cette nouvelle de Chiang Ho Yung de celle de Wu Chao-liu une Carpe dorée dans la fange (cf ci-dessous) traitant du même thème mais lui donnant un tour plus dramatique, bien qu’écrite quelques années auparavant.

吳濁流 (Wu Chuo-liu) (1900-1967)

Wu Chuo-liu est né à Hsinchu. Il exercera l’activité de journaliste. Le Reflet de la lune est sa toute première oeuvre. Elle a été écrite en japonais tout comme la plupart de ses nombreuses autres oeuvres dont le roman les Orphelins de l’Asie ou bien la nouvelle le Chef de section Potsdam, traitant cette dernière de la période post-coloniale.

水月 (le Reflet de la lune) (1936)

Ren Ji (仁吉) encore endormi regarde sa femme Lan Ying (蘭英) s’affairer. Comme à son habitude, dès 4 heures du matin elle vaque aux tâches ménagères et nourrit cochons, poules et canards. Enfants également. Comme d’ordinaire, elle passera sa journée aux champs, alors, tandis que l’ainé sera à l’école,  elle confiera le dernier-né à la grande soeur de 7 ans et priera pour que les deux petits de 3 et 5 ans n’aillent pas se battre avec les mauvais garnements du voisinage. A 30 ans, elle en fait 50. Comme elle doit détester son bon-à-rien de mari se dit Ren Ji ! Et pourtant elle ne se plaint jamais. Après sa journée de dur labeur dans les champs, elle rentrera s’occuper de sa maisonnée et ne trouvera pas le repos avant 11 heures ou minuit.

Ren Ji se souvient de leur mariage. L’avenir lui souriait, il se voyait politicien ou entrepreneur et promettait à sa jeune épouse une ou deux domestiques pour la seconder. Diplômé du secondaire, il se voyait partir étudier au Japon. Mais il n’avait jamais trouvé l’argent nécessaire et avait dû se contenter d’un petit emploi de conseiller auprès de l’entreprise agricole locale alors que ses camarades japonais étaient parvenus à des postes élevés et jouissaient de rémunérations bien supérieures à son pauvre salaire. Quinze ans s’étaient écoulés, il était père de 5 enfants et à sa femme qui trimait pour remplir la marmite, il répétait « tu verras, j’irai étudier à Tokyo »… Lan Ying soupirait, elle savait que ce rêve était aussi oscillant que le reflet de la lune.

泥沼中的金鯉魚 (une Carpe dorée dans la fange) (1936)

La beauté de Yue Gui (月桂, laurier) n’a d’égal que son intelligence. Fille de lettré, elle a reçu une excellente éducation et a naturellement trouvé sa place à l’instar des jeunes filles de bonne éducation de son âge sur le marché du mariage ou du concubinage. Les soupirants ne manquent pas, sa cote est au plus haut. L’un d’entre-eux n’a-t-il pas ouvertement offert de l’épouser contre 6 000 yuans ?

Yue Gui refuse d’être un simple objet de marchandage vendu au plus offrant. Ne trouvant aucun jeune homme méritant son amour, elle décide de fuir le domicile de son oncle à la charge duquel elle est depuis le décès de son père et de trouver un emploi. Hélas, le monde du travail est autant que celui des soupirants fortunés un monde de turpitudes. Abusée sexuellement par son supérieur hiérarchique, Yue Gui renoncera au suicide et à la vengeance personnelle préférant s’engager dans le combat féministe.

陳大人 (son Excellence Chen) (1944)

Chen, policier du village, se fait appeler son Excellence. Taïwanais, il se montre plus sévère à l’encontre de ses administrés que ne le feraient les autorités japonaises en poste  dans un chef lieu éloigné. Chen règne en maitre et exige un respect et une obéissance absolues de tous, y compris de sa propre mère et de ses oncles.

Chen sait fort judicieusement s’enrichir de son autorité. Ainsi se fait-il grassement rémunérer pour fermer les yeux sur les activités des prostituées. Mais c’est en jetant son dévolu sur la jeune femme d’un paysan qu’il signera sa perte. Sa chute sera terrible à la plus grande satisfaction des villageois.

Wu Chuo-liu nous offre avec son Excellence Chen une satire des policiers sous la colonisation japonaise, petits chefs pervers et iniques – qu’ils soient taïwanais ou japonais – craints et détestés de tous. Ne dit-on pas qu’à la défaite japonaise, alors que les colons japonais hésitaient encore à quitter une île à laquelle ils étaient attachés, les premiers à embarquer furent les policiers tant ils craignaient les représailles de la population !

王昶雄 (Changxiong WANG) (1916-2000)

奔流 (Courant impétueux) (1943)

Une présentation de cette nouvelle et de son quteur a déjà été faite sur ce blog (lien).

葉石濤 (Ye Shih-tao) (1925-2008)

Ye Shih-tao né en 1925 sera le dernier auteur taïwanais de langue japonaise. En 1943, à deux ans de la capitulation japonaise et alors qu’il publiait sa premiere nouvelle, il n’avait que 18 ans. Après 1945, il se formera lui-même à la langue chinoise et dans cette langue qu’il écrira dorénavant.

林君寄來的信 (la Lettre de Lin) (1943)

L’auteur est encore un jeune homme lorsqu’il écrit cette charmante nouvelle où il est question non de colonisation, ni de brutalité ou de société patriarcale, mais simplement d’amour. Le jeune Lin, retenu par son travail demande à Ye, son proche ami, de porter de ses nouvelles à ses grands-parents et à sa jeune soeur qui vivent dans une localité peu éloignée de la sienne. Ye fera ainsi la connaissance de la belle Chun Niang (春娘), tombant malgré lui dans le tendre piège tendu par son ami.

春怨 — 獻給恩師 (Reproche de printemps – dédié à mon maître) (1943)

Dans cette nouvelle encore, il est question d’amour, de printemps et de poésie. Le narrateur et son amie, qu’un léger différend contrarie, decident de manière impromptue de se rendre à Yunli (雲林) rejoindre un ami poète. La beauté de la nature, la grâce de la poésie et l’authenticité de l’amitié réconcilieront nos deux jeunes tourteraux.

鍾理和 (Chung Li-ho) (1915-1960)

Chung Li-ho est né à Pingtung dans le Sud de Taïwan. Il quittera Taïwan en 1938 pour la Nord-Est chinois et en 1941 pour Pékin. Il ne reviendra qu’en 1946. Contrairement aux auteurs précédemment présentés, c’est un auteur de langue chinoise.

新生 (une Nouvelle vie) (1945)

L’auteur traite d’un sujet malheureusement intemporel : les affres psychologiques du chômage. L’histoire, écrite à Pekin, se passe dans le Nord de la Chine mais le lieu importe peu. Le narrateur, après une dispute avec un collègue a, sur un coup de tête, quitté son emploi. Agé de 28 ans, il avait jusque-là participé autant si ce n’est plus que ses deux autres frères aux dépenses de leur mère et de l’entière maisonnée, onze bouches au total. Avec la perte de son salaire, les reproches familiaux ne l’épargneront pas et les amis se feront subitement rares. Le narrateur, se blâmant d’être devenu une charge, finira par partir au loin avec le mince espoir d’un emploi qui lui permettra de rebondir et de retrouver confiance en lui même.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s