Titre : 波茨坦科長 [le Chef de section Potsdam]

AUTEUR : 吳濁流 (WU CHUO-LIU) (1900-1976)

 

Ce recueil de nouvelles de Wu Chuo-liu, auteur des Orphelins de l’Asie, intéressera certainement tous les curieux de la période post-colonisation japonaise à Taïwan. Les dix nouvelles qui le composent, écrites entre 1948 et 1965, traitent des maux de la société taïwanaise dans les années 50-60, abordant aussi la question du départ des Japonais, de l’arrivée des Chinois, du retour de Taïwanais installés en Chine durant la période japonaise et soulignant les immenses espoirs mis en leurs frères chinois par les Taïwanais, espoirs vite suivis d’une profonde désillusion.

Wu Chuo-liu écrit plus en journaliste qu’en romancier. Ses nouvelles sont là pour dénoncer et accuser. Nombre d’entre elles font peu de place à la romance ou à l’intrigue.  Wu Chuo-liu se fait le porte-parole du petit peuple victime des escrocs de toutes sortes venus ou revenus de Chine afin de profiter de la débacle au départ des Japonais, victime aussi de la désastreuse politique monétaire ou foncière du gouvernement nationaliste. Voici un aperçu de chacune des nouvelles de ce recueil.

波茨垣科張 [Le Chef de section Potsdam] ( 1948, nouvelle écrite en japonais)

L’accord de Potsdam du 26 juillet 1945 libéra Taïwan de la domination japonaise. Sa portée mondiale fut telle que Wu Chuo-liu y voit avec ironie l’apparition d’une véritable génération « Potsdam » : les généraux Potsdam, les politiciens Potsdam, les docteurs Potsdam, les professeurs Potsdam, les nouveaux riches Potsdam, etc. Et bien sûr le chef de section Potsdam, le héros de cette nouvelle qui donne son titre à l’ensemble du recueil. Ce chef de section taïwanais mettra la main lors de la reddition japonaise sur une partie de la caisse de son service puis se réfugiera en Chine. Il s’y refera une virginité et sera de retour quelque temps plus tard pour continuer à s’approprier les biens publics laissés plus ou moins vacants au départ de l’administration coloniale. Sur fond de débacle japonaise – les derniers colons nippons bradent leurs effets sur les trottoirs – et de débarquement chinois – les soldats sont équipés de casseroles ou de couvertures et portent en bandoulière en guise de fusil un parapluie, à la grande surprise des badauds taïwanais plus habitués à la rigueur de l’armée japonaise, notre chef de section Potsdam poursuivra ses embrouilles financières et commerciales. L’auteur tentera de donner à cette nouvelle une touche de romance en décrivant les amours de ce fonctionnaire verreux pour une jeune Taïwanaise pure et sentimentale, fascinée comme les jeunes de son époque par la Chine et l’occidentalisation. Ce sera pour le lecteur une agréable occasion de suivre le jeune couple dans ses promenades et voyages dans l’île et de découvrir les sites touristiques de ces années 40-50.

狡猿 [Le singe rusé] (1956)

Alors qu’avec le Chef de section Potsdam Wu Chuo-liu faisait le triste procès de la cupidité et de la corruption, c’est à l’arrivisme politique qu’il s’attaque dans la présente nouvelle, avec beaucoup de courage il est vrai en ces années de gouvernement nationaliste synonymes de terreur blanche.

Jiang Da Tou (江大頭) est un élu local, personnage ambitieux, imbu de lui-même, souvent ridicule mais rompu aux manoeuvres électorales. Trois candidats se présentent aux élections à l’assemblée de district où deux sièges sont à pourvoir pour la circonscription. Jiang Da Tou saura habilement utiliser sa fortune pour s’assurer du soutien des électeurs. Le deuxième heureux élu quant à lui saura, à defaut de fortune personnelle, recourir à de beaux discours pour se gagner la sympathie de l’électorat. Argent et belles paroles, voila selon Wu Chuo-liu les deux leviers politiques qui dévoient le jeu démocratique. Et de dénoncer enfin la totale indifférence de ces nouveaux élus, désormais à la botte du gouvernement, face à la misère du petit peuple taïwanais.

銅臭 [la puanteur de l’argent] (1958)

Wu Chuo-liu nous conte l’histoire d’un dénommé Shen, prétendu membre de l’Assemblée nationale, en fait habile manipulateur de la crédulité du peuple auquel les Japonais ont par chance appris la déférence à l’autorité. Shen tentera tout d’abord de consolider son pouvoir sur les habitants de la localité en se faisant le zélateur des Trois principes du peuple (coup de griffe railleur de l’auteur à l’idéologie politique du Kuomintang !). Ce discours demeura toutefois difficile et les 三民主義 (Trois principes du peuple) seront vite interprétés comme des 三眠主義 (principe des trois sommeils) : Shen n’est-il pas un gros dormeur adepte de la grasse matinée, de la sieste et de bonnes nuits de sommeil ! Devant cet échec idéologique, Shen dut changer son fusil d’épaule. Il tenta alors de se forger une légende de résistant de la guerre sino-japonaise. Toutefois son prétendu passé de héros nationaliste finit par lasser. Shen s’inventa alors successivement un passé de chef de district (縣長) en Chine, puis de descendant d’une famille versée dans la médecine et la pharmacopée chinoise. Mais c’est en « découvrant » la statue d’une divinité disparue suite à un vol en Chine et en lui construisant un temple que Shen se gagnera définitivement le respect et l’admiration de ses concitoyens et accédera à la fortune. Cette troisième nouvelle est une satire dénonçant à la fois la credulité du peuple et la vénalité liée aux pratiques religieuses traditionnelles.

三八淚 [les pleurs de l’idiot] (1960)

Le 15 juin 1949, le gouvernement provincial de Taïwan décidait la dévaluation de la monnaie taïwanaise avec le passage au nouveau dollar taïwanais, ce dernier devant s’échanger contre 40 000 anciens dollars de Taïwan. Cette dévaluation porta un préjudice considérable au bas de laine des petites gens qui ignoraient ce que placer son argent signifiait. Il en fut ainsi du personnage principal de cette nouvelle, pauvre ouvrier agricole à qui des années de privation avaient permis d’amasser le pécule nécessaire à se trouver une épouse. Le malheureux ne compris jamais comment son million six cent dix mille yuans se transforma en 40,25 yuans ! Il en perdit la tête.

幕後的支配者 [celle qui tire les ficelles en coulisses] (1965)

Wu Chuo-liu nous narre une fable amusante et attendrissante sur une épouse qui malgré les convictions de son mari se rendra à l’église des missionnaires étrangers. En cette période difficile – son mari éduqué à la japonaise ne trouve pas de travail –  quelques sacs de farine (de ces sacs dans lesquels on pouvait tailler des culottes pour les enfants), de lait en poudre, quelques bouteilles d’huile ou pièces de tissu valent bien une messe. D’autant plus que ces dons charitables peuvent être aisément échangés contre monnaie sonnante et trébuchante dès que l’on s’éloigne des abords du lieu de culte. Bien sûr l’heureuse épouse ne manquera pas sur le chemin du retour d’aller remercier Tudigong, le Dieu du Sol (土地公) de cette fructueuse journée. L’ironie de Wu Chuo-liu n’épargne décidemment pas les églises chrétiennes à Taïwan !

友愛 [Affection] (1950 : rédaction en japonais ; 1958 traduction en chinois)

Wu Chuo-liu nous livre une nouvelle quelque peu différente des critiques acerbes de la société taïwanaise qui précèdent. Le narrateur (l’auteur ?) rencontre une jeune femme connue quelques années auparavant.  Des liens vont se nouer à l’occasion de sorties, de discussion et de nombreuses promenades dans les environs de la rue Chungshan (中山北路). Une profonde affection semble naître de cette relation oscillant entre amitié et amour… Cette nouvelle est l’heureux prétexte à une description de la vie et des moeurs des années 50 : la circulation déjà difficile dans les rues de Taïpei, la criminalité naissante, l’occidentalisation des jeunes gens face aux attitudes plus conservatrices de la génération plus âgée, le chômage également.

牛都流淚了! [Les vaches versent des larmes !] (1964)

La culture du thé connaît de grandes difficultés depuis la rétrocession de Taïwan. Le gouvernement décide d’encourager l’élevage de vaches laitières. Ah Ji (阿吉), le premier paysan à se laisser convaincre dans son village, ne regrette pas d’avoir vendu quelques lopins de terre pour acheter des vaches. Il est d’ailleurs très vite imité. Mais selon l’expression taïwanaise souvent reprise par l’auteur, « à Taiwan éclaircie ne dure que trois jours » (台灣無三日好光景) ! Ainsi les importations de lait en poudre mettront en péril l’activité laitière locale. Ah Ji tentera bien de vendre ses vaches au boucher mais il y renoncera devant les larmes versées par celles-ci !

老薑更辣 [le vieux gingembre est plus fort] (1963)

Dès ce début des années 60, l’auteur s’inquiète du départ aux Etats-Unis des jeunes diplômés taïwanais. Ainsi le vieux Huang, personnage central de cette nouvelle, voit d’un mauvais oeil le départ de son troisième petit fils et refuse de prendre part aux réjouissances organisées à cette occasion. Pourquoi partir à l’étranger au risque de s’y établir et ne plus revenir, d’épouser une étrangère et de se satisfaire d’un travail dégradant ? Comment s’étonner qu’après s’être avilis de la sorte devant les étrangers qui les considèrent comme leurs domestiques, ces jeunes Taïwanais s’ils rentrent au pays deviennent alors des fonctionnaires malhonnêtes et corrompus ?

矛盾 [Contradiction] (1965)

C’est à la réforme foncière et à la taxation immobilière mise en place par le gouvernement nationaliste que s’attaque l’auteur cette fois-ci. Le vieil Ah Shen (阿審) s’emporte contre son fils qui doit se résoudre à vendre leur habitation ancestrale. Comment expliquer au vieil homme que son fils avec un salaire d’universitaire de 2 000 yuans mensuels ne pourra jamais faire face à une taxe foncière annuelle de 9 636 yuans !

Faut il rappeler ici que si la réforme agraire menée à Taïwan fut un succès et un facteur important du développement économique de l’île, il n’en demeure pas moins qu’elle fut imposée aux Taïwanais par une élite chinoise minoritaire dépourvue quant à elle de biens fonciers ce qui lui rendait la tâche fort aisée (cette même élite dont les propres intérêts fonciers en Chine y avaient fait échouer toute tentative de redistribution agraire).

閑愁 [oisiveté et inquiétude] (1958)

Une nouvelle inattendue dans ce recueil, comme une leçon de bonne éducation à l’intention des parents de jeunes filles parvenant à l’âge adulte ! Juanjuan (娟娟), jeune fille sage est sortie avec des amies. Son retard de quelques heures, l’insécurité urbaine croissante, l’affolement de sa mère seront l’occasion pour le père de rappeler que les temps ont changé, que les jeunes désirent leur liberté et que les parents doivent se résoudre à leur faire confiance. Aux filles également de ne pas être totalement victimes de la mode et de garder une juste mesure entre tradition et modernisme.

Wu Chuo-liu, journaliste et écrivain, connut quasiment toute la période coloniale japonaise. Il vécut également les années les plus sombres du gouvernement Kuomintang à Taïwan. Son roman Les Orphelins de l’Asie est considéré comme une oeuvre essentielle de la recherche identitaire taïwanaise à l’époque japonaise. Lui-même, pris entre les cultures taïwanaise et japonaise, avait également travaillé comme journaliste en Chine. Il écrivait en japonais et dut se mettre après 1945 à l’écriture en chinois. A l’âge de 65 ans, il créa une revue littéraire et tint jusqu’à sa mort un rôle primordial sur la scène littéraire taïwanaise.

 

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