Titre : 鱷魚手記 (Notes d’un crocodile) (1994)

Auteure : 邱妙津 (Qiu Miaojin) (1969-1995)

Qiu Miaojin est née en 1969 à Changhua et décédée à l’âge de 26 ans à Paris où elle poursuivait ses études de psychologie. Les conditions et la date exacte de son suicide ne sont pas très claires, l’hypothèse généralement retenue est qu’elle se serait donné la mort en se lacérant le coeur à coups de couteau. Qiu Miaojin est considérée comme un des premiers auteurs taïwanais de littérature gay. Son influence sur la communauté queer fut profonde et il n’est pas anecdotique de souligner que les termes de « crocodile » ou de « lazi » (拉子, surnom que la narratrice se donne dans l’ouvrage, censé se rapprocher phonétiquement de la première syllable de « lesbian ») furent largement repris par les lesbiennes de Taïwan pour se designer entre elles.

« Notes d’un crocodile » relate la vie amoureuse de l’auteure durant ses quatre années universitaires à Taïwan. Trois narrations en fait s’entremêlent dans ces huit « cahiers de notes ».

La propre vie amoureuse de Qiu Miaojin est au centre du récit. L’auteure présente et analyse de manière très détaillée les sentiments contradictoires, immatures, passionnés qu’elle éprouve pour Shui-ling (水伶) d’abord puis pour Hsiao-fan (小凡). Il est question d’identité sexuelle, d’acceptation de soi, de passion amoureuse, de tendresse, de relations plus platoniques que charnelles. Les mots d’authenticité ou de vérité, de masque et de déguisement, reviennent tout au long du récit. En effet les relations de Qiu Miaojin avec ses amantes sont toujours teintées d’ambiguïtés : ambiguïté d’un amour qui ne se dit pas, de désirs dissimulés et non partagés, de relations affectives balançant de la tendresse à la passion extrême. C’est un long cheminement au terme duquel, le jour de la remise des diplômes, Qiu Miaojin pourra sans trop de regrets rompre avec ces amours imparfaites et tourmentées.

L’auteure nous conte également ses rencontres avec d’autres « crocodiles » : un jeune couple de lesbiennes qui, après une rupture douloureuse, retourneront sagement aux normes hétérosexuelles ; ou encore deux étudiants, Chu-kuang (楚狂), homosexuel et Meng-sheng (夢生) bisexuel sortant d’une relation violente et passionnée qui ne résista pas au désir de femmes de Meng-sheng. Chu-kuang, le plus marqué par cette rupture, saura retrouver l’apaisement auprès d’un autre alors que le fringant Meng-sheng connaitra le destin le plus tragique des différents protagonistes de cet ouvrage.

Et nos crocodiles ? C’est là la troisième narration de ce livre, une histoire dans l’histoire, une fable ou une bande dessinée qui vient dans chaque cahier de notes suspendre un texte très dense pour permettre au lecteur de reprendre son souffle. Les crocodiles vivent au sein de la société hétérosexuelle, sous un déguisement humain qu’ils adoptent naturellement à l’âge de 14 ans. Ils peuvent être homme ou femme ou bien ni l’un ni l’autre ou bien encore les deux et l’auteure utilise pour parler d’eux le pronom personnel neutre 它 afin d’éviter toute connotation masculine ou féminine. La société, curieuse, s’interroge beaucoup sur les crocodiles. Où sont-ils ? Aiment-ils les macarons ? Comment se reproduisent-ils ? Etc.

Les crocodiles vivent discrètement, sans esclandre, rentrant chez eux après le travail. Devant leur téléviseur, ils suivent lors des émissions qui leur sont consacrées les interventions d’experts de tous bords. Deux associations verront le jour, l’une pour demander leur préservation dans des réserves ouvertes aux touristes, l’autre pour exiger leur extermination…

Par cette fable des crocodiles, l’auteure exprime son malaise face à une société qui ne l’accepte pas et ne lui laisse pas affirmer ouvertement sa sexualité. Mais pourquoi avoir choisi le terme de  « crocodile » pour parler du monde gay ? L’explication la plus souvent avancée est que cet animal comme tous les reptiles est ovipare. Or les petits crocodiles ne sont pas sexués dans leur oeuf, c’est la température d’incubation qui déterminera le sexe. Le crocodile est également l’image du « monstre », ce « monstre » qu’est encore trop souvent l’homosexuel aux yeux de la société mais aussi aux yeux-mêmes de la narratrice.

« Notes d’un crocodile » est un livre difficile à lire, à l’écriture minutieuse et détaillée. L’auteure, en bonne psychologue, nous offre de longues pages de description et d’analyse de ses sentiments et de leurs évolutions. Et l’on se reprend à lire et à relire plusieurs fois les mêmes paragraphes pour s’assurer d’en avoir compris toute la subtilité. N’est-ce pas révélateur du réel intérêt que suscite la lecture des « notes d’un crocodile » ?

Publicités

Une réflexion sur “Titre : 鱷魚手記 (Notes d’un crocodile) (1994)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s